En sortant dans les rues de Bali aujourd’hui, l’ambiance se ressent immédiatement, presque impossible à ignorer. Les routes droites en asphalte, si familières sur vos trajets habituels, se sont soudain transformées en majestueux tunnels arqués, formés de longues tiges de bambou courbées qui ondulent dans la brise chaude. Ces imposantes structures, appelées penjor, annoncent que le calendrier balinais de 210 jours vient une nouvelle fois d’achever son cycle. Bien que Galungan ait été célébré deux fois l’année dernière, en 2025, le cycle n’a lieu qu’une seule fois cette année, avec Galungan le 17 juin 2026 et Kuningan qui suivra le 27 juin 2026. L’île entre pleinement dans l’une de ses périodes les plus spectaculaires visuellement et les plus intenses spirituellement.
Dans son essence, Galungan est bien plus qu’une fête locale ; c’est la célébration ultime de la victoire du Dharma (la droiture, l’équilibre et le bien universel) sur l’Adharma (l’injustice, le chaos et le mal). Cette fête marque une période hautement sacrée, où l’énergie spirituelle de l’île atteint son apogée. Pour les Balinais comme pour les résidents internationaux qui assistent à la métamorphose de l’île, Galungan rappelle avec force que, derrière le développement moderne et l’agitation des rues, Bali repose toujours sur une identité spirituelle très ancienne, profonde et inébranlable.

L’anatomie d’un Penjor
Pour un regard non initié, un penjor peut ressembler à une décoration de rue festive et très créative, simplement destinée à embellir le quartier. En réalité, il s’agit d’une forme de géométrie sacrée et d’une offrande religieuse hautement symbolique. La courbe distinctive et majestueuse de la tige de bambou n’est pas un hasard ; elle représente le sommet imposant du mont Agung, demeure sacrée des dieux balinais. De plus, le bambou arqué évoque le corps du dragon mythique Anantaboga, symbole vénéré de prospérité terrestre, de fertilité et de fondation du monde.
Au-delà de sa symbolique structurelle, le penjor constitue aussi une grande démonstration publique de gratitude. Chaque tige est soigneusement garnie des récoltes agricoles de l’île. Suspendus au bambou, on trouve des noix de coco fraîches, des régimes de bananes, des gerbes dorées de riz non décortiqué, des tubercules traditionnels et des gâteaux cérémoniels colorés. En accrochant littéralement les fruits de la terre au-dessus des rues, la communauté remercie activement les dieux pour la fertilité des sols de l’île, l’abondance des récoltes et la préservation continue de son héritage agricole.
Accueillir les ancêtres
Si le penjor domine le paysage visuel public, le véritable cœur de Galungan bat derrière les hauts murs des maisons familiales balinaises. Les hindous balinais croient que, durant cette célébration sacrée, le voile entre les mondes s’amincit, permettant aux esprits de leurs ancêtres de descendre du royaume spirituel divin (Parahyangan) pour visiter leurs anciennes demeures terrestres.
Cela crée une atmosphère profondément intime à travers toute l’île. Les familles passent des jours, et souvent des nuits, à préparer minutieusement de grandes offrandes en forme de tours, appelées banten, afin d’accueillir leurs ancêtres dans les temples familiaux (pemerajan). Ces esprits ne sont pas considérés comme des entités lointaines et abstraites ; ils sont accueillis comme des invités honorés et vivants, de retour à la maison pour une grande réunion familiale. Le parfum de l’encens de bois de santal brûlé remplit les cours, tandis que les familles disposent de la nourriture fraîche, de l’eau sacrée et des pétales de fleurs éclatants, veillant à ce que leurs aïeux de retour ressentent l’amour, le respect et la dévotion ininterrompus des générations qu’ils ont laissées derrière eux.
La symphonie des rues : Ngelawang et le Barong
Galungan n’est pas seulement un spectacle visuel ; c’est une expérience qui sollicite tous les sens, accompagnée d’une bande-son très particulière et pleine d’énergie. Pendant cette période, les rues résonnent du rituel du Ngelawang , une performance de rue mobile et dynamique durant laquelle des groupes de jeunes villageois enthousiastes font défiler un Barong dans le quartier. Le Barong, créature mythique richement ornée ressemblant à un lion, représente l’esprit protecteur suprême et l’incarnation du Dharma.
Le fracas énergique du gamelan itinérant, le son vif des cymbales ceng-ceng et le battement puissant des tambours à main ne servent pas seulement à divertir le quartier. Ce bruit intense et joyeux possède une fonction spirituelle très précise. Lorsque le Barong danse de maison en maison, la performance est censée bénir activement les rues et chasser les énergies stagnantes et négatives. En remplissant l’air de sons et de mouvements sacrés, les jeunes protègent les foyers locaux de tout esprit malveillant qui tenterait de traverser durant cette période spirituellement sensible, où le voile entre les mondes est plus fin.
Kuningan
Les imposants penjor resteront debout dans les rues pendant un certain temps, car Galungan n’est que le début d’une longue parenthèse spirituelle. La période de célébration dure dix jours complets, maintenant un état de dévotion intense à travers toute l’île jusqu’à son aboutissement lors de la cérémonie de clôture de Kuningan.
Kuningan est le jour précis où les ancêtres sont censés terminer leur visite terrestre et remonter vers leur royaume spirituel. Comme la doctrine religieuse indique que les esprits repartent à midi, la matinée de Kuningan est marquée par une urgence intense et magnifique. Toutes les grandes prières et les offrandes spécifiques doivent être terminées avant que le soleil n’atteigne son zénith et que la porte spirituelle ne se referme. Ce jour-là, les offrandes se distinguent particulièrement par le nasi kuning (riz jaune parfumé). Sa couleur jaune éclatante provient du curcuma et symbolise la prospérité ultime, servant de dernière expression joyeuse de gratitude avant que les ancêtres ne repartent pour un nouveau cycle de 210 jours.
Le sommet : les grandes joutes de Penjor
Une fois les devoirs religieux accomplis, la création du penjor passe d’une obligation religieuse stricte et solennelle à un véritable terrain d’expression pour une fierté communautaire vive et exaltante. Si les éléments de base et les exigences religieuses de l’offrande sont universellement sacrés, c’est dans l’exécution physique que les sekaa teruna (les organisations de jeunesse villageoises) déploient toute leur force architecturale, technique et artistique.
Dans plusieurs banjars et districts, des Lomba Penjor (concours de penjor) très attendus sont organisés afin de couronner les meilleurs artisans locaux. Les critères d’évaluation de ces concours sont extrêmement stricts et exigent une perfection absolue. Les juges évaluent la hauteur impressionnante du bambou, le tressage impeccable et complexe des jeunes feuilles de palmier jaunes (janur), ainsi que la grande complexité du sampian suspendu (la partie décorative qui flotte au vent). De plus, les concours de haut niveau imposent une règle rigoureuse : seuls des matériaux purs et naturels peuvent être utilisés. L’usage de raccourcis modernes comme le plastique, les fils en nylon ou les agrafes métalliques entraîne immédiatement une perte de points.
Ce sommet compétitif transforme complètement les routes de l’île en une immense galerie d’art à ciel ouvert de niveau international. Les banjars vainqueurs remportent un immense prestige pour tout le cycle de 210 jours, prouvant à tous ceux qui traversent leurs rues que la dévotion à Bali ne se résume pas uniquement à la prière silencieuse et recueillie. Elle s’exprime tout autant dans une créativité communautaire vibrante, spectaculaire et incontestablement brillante.











